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CONTRE-ENQUÊTE SUR LA MORT DE DIDON [1]

de Jean-Yves Maleuvre

(2003)

versione in lingua italiana

ABSTRACT:

The usual interpretation of the Fourth Book of the Aeneid results in praising Aeneas at the expense of Dido: one pities the Queen of Carthage, while admiring Anchises’ son. No doubt that Vergil himself encourages this reading at a superficial level, in so far as the character of Aeneas, as a reflection of Augustus, could not be safely blemished or diminished. However, under this politically correct mantle, the poet has managed to express his real thought by using a language that speaks in two (or even three) ways at the same time, what Vipsanius Agrippa called cacozelia latens. Therefore, the reader’s task must aim at piercing the deceptive appearances in order to penetrate to the subtext and hear Vergil’s true voice. Such an attempt is made here on the subject of Dido’s death, bringing to the realization that the Pius Aeneas is perhaps not so pius, while his victim deserves not only our compassion, but our admiration too for her genuine heroism.

Illustrations (de haut en bas):

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Giovanni Francesco Barbieri, dit il Guercino - La mort de Didon, notre élaboration: Didon codifié (siècle XVII - Schleißheim, Galerie).

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Pierre Paul Rubens - La mort de Didon, premiere version (1605 - Brunswick, Bowdoin College Museum of Art).

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Pierre Paul Rubens - La mort de Didon, seconde version (1630 - Paris, Louvre).

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Giovanni Francesco Barbieri, dit il Guercino - La mort de Didon, notre élaboration: Didon décrypté (siècle XVII - Schleißheim, Galerie).

Pierre Paul Rubens - La mort de Didon, premiere version (1605 - Brunswick, Bowdoin College Museum of Art)Heureuse idée qu'a eue tout récemment J.-M. Fontanier de rouvrir le dossier Didon en s'interrogeant à nouveau sur les causes, modalités et circonstances de sa mort sur le bûcher [2]. Non pas qu'il plane le moindre doute sur la réalité du suicide, mais le professeur estime à juste titre qu'une attention insuffisante portée à certains détails du texte risque d'en affecter gravement la compréhension globale. Ainsi l'expression ferro / Conlapsam, IV, 663-4 devrait-elle nous interdire, souligne-t-il, de nous représenter la reine mourante, comme l'ont fait trop de peintres, dans la position couchée, alors qu'elle se jette sur l'épée à la façon des héros, et d'Ajax en particulier [3]; on songe au suicide de Caton d'Utique [4].

Pierre Paul Rubens - La mort de Didon, seconde version (1630 - Paris, Louvre)C'est aussi très judicieusement que J.-M. Fontanier choisit le terme d'"enquête" pour coiffer son discours, encore que cette appellation, qui évoque le roman policier, n'aille pas immédiatement de soi. Dans le roman policier en effet, l'enquête n'est pas menée par le lecteur, mais par un détective qu'il suit pas à pas et qui, à la fin, lui révèle le mot de l'énigme : le livre fermé, l'enquête est finie. Avec Virgile, le livre reste ouvert, et 2.000 ans après on se pose toujours des questions. Ce qui ne signifie pourtant pas que le poète ait cultivé l'ambiguïté pour l'ambiguïté, ni qu'il se soit dispensé de nous fournir toutes les données indispensables à la découverte de sa vraie pensée, de ses sentiments, de ses jugements [5]. Faisons confiance au Maximus Vates, et surtout n'allons pas, en désespoir de cause, lui substituer des systèmes de pensée extérieurs et parfois totalement étrangers au sien [6]. Homerus ex Homero, telle doit être notre devise.

Si Didon se suicide, c'est tout de même Enée qui en est la cause directe, puisqu'elle prend sa décision aussitôt après l'échec de l'ultime démarche tentée auprès de lui par l'intermédiaire de sa soeur Anna. Le Tum uero du vers 450 (Mens immota manet ... / Tum uero infelix fatis exterrita Dido / Mortem orat) souligne le rapport de cause à effet, encore explicité, s'il faut en croire D. Servius, par fatis mis pour responsis [7]. Et quand elle se tuera, ce sera avec le glaive d'Enée (ensemque recludit / Dardanium, 646-7). Ovide a bien résumé la chose (Her. VII, 195, Fast. III, 549):

Praebuit Aeneas et causam mortis et ensem

même si l'on se hâte peut-être trop vite de penser, sur la foi des vers 646-7:

ensemque recludit / Dardanium, non hos quaesitum munus in usus

que cette épée, Enée, sur sa demande, lui en avait fait cadeau. A cette conception s'oppose d'abord la vraisemblance psychologique, car, mis à part les présents de courtoisie offerts par Enée à son arrivée à Carthage (I, 647 s.), on voit bien qu'ensuite c'est elle qui le couvre de richesses, et d'ailleurs qu'eût-elle fait de cette épée? Ensuite, sans vouloir nier l'ambiguïté d'une expression telle que ce quaesitum munus, ne faut-il pas un brin de perversité pour l'interpréter dans un sens qui ne repose sur rien dans le texte, alors que le poète a pris soin précédemment (v. 261-2) de nous préciser que Didon avait offert un tel objet à Enée (quaesitum nous apprend que cet objet précieux, stellatus iaspide fulva, 261, il l'avait demandé) ? Enfin, s'il était vrai qu'il lui avait, lui aussi, offert une épée, Didon ne pourrait pas dire qu'il a oublié celle-ci en partant, ni même qu'il l'a laissée (reliquit, 495; relictum, 507), puisque la chose allait de soi. Au contraire, s'il s'agissait du précieux cadeau de la reine, on comprendra sans peine qu'il aurait bien voulu l'emporter, mais qu'il n'a pas eu le temps de retourner dans la chambre où elle était suspendue (thalamo quae fixa reliquit, 495). Quant à son épée personnelle, il ne peut pas l'avoir donnée, puisqu'il s'en sert aux vers 579 s. pour couper les câbles de son bateau, c'est-à-dire, symboliquement, pour tuer la reine [8].

On invoque, pour excuser l'inflexibilité du Troyen, les commandements du grand Jupiter, mais Jupiter n'interdisait pas ce délai [9]: nous voilà plus jupitériens que Jupiter, et ce n'est pas bon signe. Le comportement de ce dieu dans l'Enéide, et pas plus tard qu'en IV, 198 où nous sont rappelés ses frasques et ses viols (rapta Garamantide nympha), n'est pas tel qu'il puisse se permettre de dicter la conduite des humains en se substituant à leur conscience morale. La responsabilité de "l'amant ennemi" [10] se trouve donc pleinement engagée dans cette mort, qui d'une certaine façon s'apparente à un meurtre [11]. Aussi est-il regrettable que J.-M. Fontanier n'ait pas eu le loisir de traiter cet aspect de la question (« ce n'est pas le lieu », p. 258), se contentant de souligner dans sa conclusion la "médiocrité" du héros face à la "grandeur" de son antagoniste. D'autant que ce qualificatif de "médiocre", sous ses airs d'euphémisme (ou de litote?), s'apparenterait plutôt à un hommage forcé du vice à la vertu, si pleine et entière est la justification apportée par ailleurs à l'attitude d'Enée. Ainsi, p. 245 : « le héros est obligé de trahir sa parole amoureuse et d'abandonner l'étrangère » (sc. dans la tradition où il s'inscrit); p. 249 : « le narrateur a justifié son héros peu auparavant (v. 393) [12], en vertu de la primauté de la pietas sur la fides amoureuse »; p. 252: « Enée reçoit l'ordre de quitter Carthage, et donc sa royale amante »; p. 257: « Enée, simple instrument obéissant des dieux »... Par conséquent, la "médiocrité" du fils d'Anchise ne l'empêche nullement de témoigner d'une vertu sublime et d'une piété admirable, en puissant contraste avec le déchaînement de violence qui caractérise Didon. On a reconnu le vieux schéma conventionnel, auquel J.-M. Fontanier adhère comme honteusement, et tout en se présentant dans le même temps en champion de la "grandeur" de Didon.

Mais il y a grandeur et grandeur. Mourir en se jetant sur une épée, c'est une grande chose en effet, mais même des criminels peuvent mourir ainsi. Alors, la reine serait-elle grande dans le crime, comme Enée, malgré sa "médiocrité", se montre grand dans la vertu? On le craint fort, dès lors qu'elle nous est présentée comme "d'abord" et "essentiellement" guidée par le désir de tirer vengeance de l'infidèle (p. 251), et s'adonnant dans ce but à la "pure magie noire, agressive" (p. 253), "Laodamie noire" qu'elle serait (p. 254), capable, comble d'horreur, de se livrer au moment de mourir « à une parodie funèbre de l'acte amoureux ». Pourtant, une telle interprétation fait-elle vraiment justice à l'infelix Dido?

Remarquons au préalable que si la reine avait voulu se venger, il ne tenait qu'à elle de le faire : elle est chez elle et toutes les occasions seraient bonnes [13]. Mais elle ne bouge pas le petit doigt. D'aucuns ont voulu interpréter contre elle les vers 435-6, cette fameuse crux virgilienne souvent cataloguée comme la plus redoutable de toute l'oeuvre [14]. Afin de décider sa soeur à se rendre auprès d'Enée pour tenter de le fléchir, Didon imagine cet argument suprême:

Extremam hanc oro ueniam, miserere sororis,

Quam mihi cum dederis cumulatam morte remittam.

Nous préférons dederis à dederit, bien que cette seconde leçon jouisse d'une forte autorité dans la paradose et qu'elle continue à rencontrer la plus large faveur dans les éditions [15]. Le commentaire servien affirme expressément que dederis était la leçon autorisée par les exécuteurs testamentaires: assertion que l'on a d'autant moins de raison de contester, que dederit fait sans aucun doute figure de lectio facilior. Servius, toujours lui, met le doigt sur l'illogisme de dederit en observant incisivement que, si Enée souhaite la mort de Didon comme celle-ci a l'air de le supposer, il doit surtout se garder d'accorder le délai: nam si eam odio habet Aeneas, restat ut eius morte laetetur. Sauf donc à considérer, comme ne craint pas de le faire M. Rat, qu'Enée accordera la faveur (dederit) et qu'Anna en recevra la récompense, i.e. la succession royale (tibi sous-entendu avec remittam), on en est réduit à forcer le latin pour extraire de morte, qui signifie "par la mort" [16], le sens de "par mon genre de mort", i.e. "en m'abstenant de le maudire", ou, pire encore, "en m'abstenant de recourir contre lui aux pratiques de la magie de destruction" [17].

D'autre part, le latin, croyons-nous, oblige à détacher cumulatam de ueniam car c'est seulement par un abus de langage peu admissible que le poète aurait pu écrire remittam pour reddam ou referam. Il faut donc que remittam commande cumulatam avec un te sous-entendu: « Si tu m'accordes ton indulgence sur ce point, je te pardonnerai en retour (sc. d'avoir causé ma mort [18]: car Didon connaît à l'avance la réponse, mais il faut tout essayer : cf. v. 415), toi que cette mort portera au faîte, i.e. toi qui me succéderas ». Virgile, ici encore, a expérimenté, mais, comme toujours, il l'a fait dans le plein sens de la langue, attendu qu'entre "renvoyer" et "renvoyer quitte" il n'y a qu'un pas, te remittam suggérant tibi culpam remittam. Maintenant, pourquoi tant de mystère de la part de la reine, sinon pour atténuer l'expression de la culpabilité, la rendre moins blessante, l'envelopper dans un halo d'obscurité où l'intéressée l'ira deviner? Chose certaine, Anna s'acquitte avec le plus grand zèle de sa mission auprès du Troyen, amorçant ainsi une rédemption qui devra passer encore par la terrible épreuve d'avoir à élever "de ses propres mains" le bûcher où s'immolera sa soeur (v. 494 s., 675 s.).

L'ambassade du dernier recours ayant échoué comme il se doit, et comme Didon s'y attendait, il lui reste à implorer la Mort (Mortem orat, 451). Enée est bien pire que Mors. Autant il était resté sourd quant à lui à toutes les supplications (oro, 431, oro, 435, orabat, 437), autant celle-ci saura se montrer compatissante [19].

Compatissante, la Mort? L'idée pourrait paraître sardonique et le serait indubitablement si la Mort était envisagée ici en tant que puissance d'anéantissement. Mais il ne s'agit pas de cela, et c'est ce qu'implique le verbe orare, trop vite pris pour un vague équivalent de desiderare (Servius) et traduit par "appeler" (Rat) ou "invoquer" (Bellessort, Perret), alors qu'il signifie proprement "implorer" (Villenave), comme si la réponse de Mors n'allait pas de soi (Noctes atque dies patet atri ianua Ditis, VI, 127). Or, qu'est-ce qui empêcherait Didon de se donner la mort, sinon le scrupule religieux ? Servius l'avait bien compris, mais, obnubilé par son désir de montrer l'assimilation de Didon à la Flaminica romaine (cf. e.g. ad v. 29 et 646), il va un peu, si l'on nous permet l'expression, chercher midi à quatorze heures : aut certe ideo orat, quia consecrata fuit. Or, pourquoi ne pas se contenter de dire que la reine se comporte en l'occurrence comme n'importe quel être humain conscient du caractère sacré de la vie et qui ne se reconnaît pas le droit d'attenter à ses jours ? Elle va se tuer néanmoins, mais non sans que Virgile, ce poète qui dans l'absolu condamnait le suicide (cf. VI, 434-9), se soit attaché à lui trouver toutes les excuses du monde. Ces excuses sont de trois sortes: l'excès de la souffrance (euicta dolore, 474), l'apparition de certains présages surnaturels, tels que le changement du vin en sang ou la voix de son défunt mari [20] - et la formule Quo magis, 452 révèle bien l'intention virgilienne de sauver l'héroïne [21] (merita nec morte, 696) -, enfin le sens du devoir envers sa ville et envers elle-même, qui lui commande de se faire justice.

C'est, nous semble-t-il, sur le troisième point qu'il convient surtout d'insister, car il domine plus ou moins secrètement l'ensemble de ce passage et permet entre autres d'élucider le problème textuel posé par le vers 464:

Multaque praeterea uatum praedicta piorum

Terribili monitu horrificant

où la plupart des éditeurs lisent priorum au lieu de piorum [22]. On prétend que piorum serait "banal" (c'est le mot de R. Pichon; cf. R.G. Austin: « priorum has more point »), mais son concurrent, sans compter qu'il exagère l'allitération, ne se rattache à rien dans le contexte proche ou lointain. Quand Servius rapproche les vers 65-66 - écho en effet évident, d'autant que furentem se retrouve en 465 comme en 65 -, il ne s'avise pas que priorum serait une curieuse façon pour un poète de référer à un passage précédent (pourquoi pas une note de renvoi?). Or, non seulement l'épithète pii revient en VI, 662 pour qualifier le mot uates an sens de "poètes", mais il se trouve encore qu'un terme comme praedicta peut signifier aussi bien "les commandements", "les préceptes", que "les prédictions". Et si le lecteur ne peut que se demander avec perplexité de quel côté seraient venues à Didon les prédictions de malheur, il se souvient en revanche, d'après I, 740 s., que les poètes jouissaient d'une grande considération à la cour de Carthage; il se souvient aussi que l'édification de théâtres constitue l'une des préoccupations majeures des architectes de la nouvelle cité (I, 427-9). Ce criant anachronisme devrait le préparer à accepter l'idée que Virgile ait prêté à son héroïne la connaissance des mythes d'Oreste et de Penthée, mieux même, qu'il l'ait supposée familiarisée à la lecture des grands Tragiques grecs qui les ont mis en scène (scaenis agitatus, 471) [23].

Bien sot qui reprocherait à l'auteur son audace. Les questions de date et de lieu ne représentent aux yeux de l'inspiré que l'écume des choses et ne méritent pas mieux qu'un traitement de surface: les mythes, ou aussi bien les Tragiques, sont éternels et universels. Sachons donc apprécier à son juste prix le fascinant télescopage qui, à la faveur de cet anachronisme, s'opère entre la littérature et la vie (créée dans une large mesure à partir de souvenirs littéraires, Didon retourne toute vivante enrichir de son propre sang les figures du répertoire) [24], entre la scène et la réalité (double sens de agitatus: aut quia furuit... aut quia multae sunt de eo tragoediae: quasi frequenter actus, Servius), entre le rêve et la veille (In somnis = "en songe" ou "dans des insomnies"; pro insomniis, id est uigiliis, Servius; cf. insomnia, 9).

A présent, «les terribles avertissements des pieux poètes» prennent toute leur signification, ils apparaissent comme l'expression la plus éloquente et, si l'on veut, la plus divinatoire, de la voix de la Conscience: « ô vengeurs des vertus! », c'est ainsi que l'auteur des Châtiments (II, 6) salue les grands poètes, ses pairs, et nommément le vieil Eschyle. D'un point de vue objectif, la faute de Didon, certes, n'a guère de commune mesure avec le sacrilège d'un Penthée ou la souillure d'un Oreste, mais tout de même, avoir trahi un Sychée pour le monstre qui s'est clairement révélé en la personne d'Enée n'est pas un mince délit et, aux yeux d'une femme à la conscience morale si affinée comme à ceux d'une reine censée incarner la Justice dans la cité (I, 507-8), et qui sait jusqu'où elle s'est dégradée (cf. notamment v. 68-89), un tel manquement à la parole donnée et encore renouvelée en termes définitifs en 24 s. ne mérite d'autre châtiment que la mort (v. 547):

Quin morere ut merita es...

Aussi se représente-t-elle dans son théâtre intérieur sous les traits du criminel poursuivi par son crime, Penthée par les Euménides, Oreste par Clytemnestre, elle-même par Enée. Ce que disent les poètes, c'est que nul coupable n'échappe à sa faute, et les Dirae, 473 ne sont rien d'autre que l'illustration poétique de cette grande leçon (ultrices, 473, 610).

Armées de torches ardentes et de noirs serpents, les terribles déesses traquent leur proie sans trêve ni répit. Assises au seuil du temple d'Apollon, elles attendent qu'Oreste sorte pour le happer au passage (sedent in limine, 473). Mais d'ailleurs, ne l'ont-elles pas déjà investi du dedans, dans la mesure où elles l'ont rendu fou furieux (ainsi Penthée demens, 469), c'est-à-dire où il les a intériorisées, elles dont l'autre nom est Furiae ? La formule du vers 474, concepit furias, exprime sans ambages cette idée-là [25], de même que le vers 532 qui montre Didon « voguant sur un océan de colères »:

Saeuit Amor magnoque irarum fluctuat aestu.

On sait en effet que le terme irae (ou Irae) est à ranger parmi les hétéronymes de Dirae, cela non seulement d'après le témoignage de D.Servius (ad v. 453: Dira enim, deorum ira est), mais surtout en vertu des descriptions de Dirae en VII, 324 s. (Allecto servante de l'Ira junonienne), en XII, 845 s. (les jumelles servantes de l'Ira jupitérienne), et aussi au livre III sous l'avatar des Harpyes. Le poète n'a donc pas choisi par hasard à propos d'Amor le verbe saeuire, qui évoque spécifiquement l'action des Furies: cf. par exemple XII, 849, VII, 287, 329 et ce Saeuit amor ferri, 461, curieux écho du vers qui nous occupe. Le cruel dieu agit dans le coeur de Didon en tant qu'expression des Dirae, de la pure Justice divine (telle la Vénus de Tib. I, 5, 57-8: sunt numina amanti, / Saeuit et iniusta lege relicta Venus: nulle magie ici), et il y soulève un flot bouillonnant de "Colères" où la raison de l'infortunée menace à chaque instant de chavirer. Ces "Colères" qu'Amour, fils des flots marins (saeua ... / Aequora, 523 annonce Saeuit), a déchaînées en elle, la reine se les approprie pleinement (équivoque du sujet de fluctuat), c'est-à-dire qu'elle consent à sa propre destruction, elle est en colère contre elle-même. Et cette ire suicidaire, ce tourment de l'âme coupable attachée à son propre châtiment (Quisque suos patimur manis), cela s'appelle aussi en langage virgilien curae, équivalence garantie par le parallélisme entre le vers 532 et Lucrèce VI, 34 d'une part (curarum tristis in pectore fluctus), Catulle 64, 62 d'autre part (et magnis curarum fluctuat undis). On a donc tort, lorsque le poète fait précéder le vers 532 de cette indication:

ingeminant curae

de traduire par « ses douleurs redoublent » (Bellessort) ou « ses peines redoublent » (Perret), comme si le vocable curae se situait ici sur un simple plan physique et psychologique (quoique ce soit peut-être le cas pour Catulle), alors qu'il relève de plein droit du domaine spirituel et métaphysique.

Mais à qui contesterait cette explication d'irarum [26], il incomberait de relever dans le monologue des vers 534 à 552 la moindre velléité de vengeance contre les Troyens. S'il est exact que la reine aura un peu plus tard un mouvement de colère en voyant la flotte troyenne s'enfuir à toutes voiles dans le petit matin (v. 590-4), il faut surtout remarquer qu'elle réprimera aussitôt cette impulsion en disant qu'elle ne se reconnaît plus elle-même (v. 595):

Quid loquor? aut ubi sum? quae mentem insania mutat?

Les irréels du passé où s'exhale ensuite un regret purement gratuit (v. 600-6) n'ont certes pas pouvoir de charger d'une quelconque agressivité le Inferar du v. 545 comme le souhaiteraient nombre d'exégètes, en dépit pourtant du contexte (« absurd in the context », R.G. Austin; « idée... étrangère au contexte », J. Perret).

Emportée sur la vague furieuse des Irae, la reine est parvenue cependant à reprendre le contrôle d'elle-même, et c'est ce qu'indique le Sic adeo insistit, 533, où Sic annonce ce qui suit tandis que insistit s'oppose à fluctuat, 532 (adeo souligne ce rapport: "en réaction"). Cet esprit refuse de sombrer, s'accroche à son raisonnement (insistit au sens de "s'arrêter") et à sa décision antérieure (Decreuit, 475; insistit au sens de "persister") comme à une bouée de sauvetage, à une ancre, et c'est seulement après qu'elle a examiné lucidement toutes les issues possibles que sa conclusion tombe comme un verdict:

Quin morere ut merita es.

La mort n'est pas seulement inévitable, elle est, juge-t-elle, méritée, et lui permettra à la fois de rendre service à son peuple et de se faire justice. Ce merita es assure la transition avec le mouvement final où elle prend fictivement à partie sa soeur Anna, non pas, comme on l'a dit, pour se chercher de lâches excuses, mais plutôt, selon l'interprétation de Plessis-Lejay, sur le ton du regret, de l'infinie tristesse devant la fatalité qui a voulu que la trahison lui vînt d'un être si cher (tu...tu: "il a fallu que ce fût toi..."), persuadé de la sauver alors qu'il consommait sa perte (lacrimis euicta tuis contient à soi seul le pardon). Son Non licuit (v. 550-1):

Non licuit thalami expertem sine crimine uitam

Degere more ferae talis nec tangere curas

c'est en toute douceur qu'elle le lui murmure, même si c'est en toute sévérité qu'elle se le prononce à elle-même. De cette double destination vient sans doute l'énigme du ferae, dont l'on dispute âprement pour déterminer s'il faut le prendre en bonne ou mauvaise part, comme nostalgie ou comme injure. Car le même genre d'ambiguïté habite l'expression Non licuit, apte à signifier aussi bien "cela ne m'a pas été accordé" que "je n'avais pas le droit": « Je ne pouvais pas sans crime, partant sans châtiment, me laisser aller à mes instincts ». Une fois de plus, et bien que voilé sous la différence de statut syntaxique (littéralement: "sans crime ni subir ce châtiment"), apparaît le rapport entre crimen et curae [27]. L'homme se distingue de la bête par la capacité à souffrir de ses fautes, et c'est d'ailleurs parce que curae dans tout ce passage est si fortement marqué de l'empreinte spirituelle que le vers 528 (Lenibant curas et corda oblita laborum) se condamne [28]. Faut-il donc penser que Didon se reproche de « s'être comportée en animal » en cédant à sa passion pour Enée? C'est cela même, et le vers suivant, qui éclate comme un cri longtemps retenu, nous le confirme:

Non seruata fides cineri promissa Sychaeo.

« Toute veuve que j'étais, et malheureuse de l'être, je n'avais pas le droit... » (ou, plus simplement: « La veuve que j'étais n'avait pas le droit... ») [29].

Didon a mesuré l'abîme qui la sépare de "l'autre moitié de son âme", unanimam... sororem, 8. Anna n'est pas de la pâte dont se fabriquent les héros et les saints; il y a entre les deux soeurs la même différence de race qu'entre Phèdre et la Nourrice dans la pièce d'Euripide. Aussi la reine n'a-t-elle aucun mal à lui donner le change quand, ayant décidé de mourir, elle maquille en cérémonial magique ses préparatifs de suicide (v. 500-3):

Non tamen Anna nouis praetexere funera sacris

Germanam credit nec tantos mente furores

Concipit aut grauiora timet quam morte Sychaei.

Ergo iussa parat.

Les commentateurs reprochent à Anna de manquer de psychologie, sous prétexte qu'elle aurait dû se rendre compte qu'il est plus grave d'être abandonnée par un amant perfide que de voir assassiner un mari bien-aimé. Etrange procès qu'on lui fait là. Anna a encore présents devant les yeux les terribles événements qui causèrent leur exil de Tyr, elle entend encore résonner à ses oreilles les plaintes de Didon (Postquam primus amor deceptam..., 17; Anna, fatebor enim..., 20 s.) et elle sait par ailleurs avec quel amour sa soeur entretient la mémoire du défunt, miro...honore, nous dit le poète (v. 458), c'est-à-dire comme si le mort n'était pas mort (exhibendo ea (mortuo: D.Servius) quae circa uiuos solent fieri, Servius), ainsi que le précisent les mots niueis et festa, 459. Sans aucun doute, Sychée a été plus aimé qu'Enée - qui, au demeurant, n'est plus aujourd'hui qu'un "ennemi" (hostem, 424, hosti, 549) -, et le choc produit par sa disparition dut être plus grave que la désillusion causée par la trahison de l'autre. Non, Anna n'est pas mauvaise psychologue, son seul tort est de s'en tenir à la psychologie et, mal que l'on croirait typiquement moderne, d'évacuer le spirituel du psychique. On dit qu'elle a le tort de sous-estimer la part de l'orgueil blessé, du dépit [30]. Mais s'il n'y avait que cela, Didon puiserait dans son malheur même le courage de surmonter l'épreuve. On le vit bien lors de la mort de Sychée où, s'agissant de se venger, elle et son mari (Vlta uirum, 656), de l'abominable Pygmalion, cette femme si durement frappée sut se comporter "en chef" (I, 364):

dux femina facti.

Mais le ressort qui la faisait agir, aujourd'hui s'est brisé. La vie lui est devenue à charge (taedet, 451) depuis qu'elle a perdu sa propre estime [31]. Contre la tentation du désespoir elle avait été soutenue alors par la conscience de son devoir, à elle manifesté sous l'aspect de Sychée venu en rêve pour l'inciter à vivre (I, 353 s.): cette fois, la même voix joue en sens contraire, lui commandant, croit-elle, de mourir (v. 460-1):

Hinc exaudiri uoces et uerba uocantis

Visa uiri

Et rien ne montre avec une plus amère ironie la différence entre les deux situations que le rappel qu'elle fait aux vers 544-6 de son départ de Tyr. Reprendre la mer avec les Tyriens, s'arracher à cette nouvelle patrie, mais cette fois non pas pour échapper à un tyran, pour le suivre ! Il y aurait bien sûr la possibilité, non exclue par la formulation de ces vers, qu'ils aillent s'établir ailleurs qu'en Italie, aussi loin de ces Troyens honnis que de Pygmalion ou de Iarbas. Mais il faudrait pour cela qu'ils eussent gardé confiance dans leur souveraine; or, cette confiance, elle l'a perdue elle-même, et c'est pourquoi elle se figure, à tort ou à raison, qu'ils lui sont devenus hostiles (infensi Tyrii, 321). Seul obstacle au bonheur de son peuple, appât irrésistible pour Iarbas et les autres monarques ses voisins, elle doit disparaître.

Cette résolution, elle la prend en toute connaissance de cause (Decreuit, 475 a une couleur politique encore plus que stoïcienne) et, l'ayant prise, elle en fixe avec soin les modalités d'exécution, comme s'il s'agissait d'une autre (v. 475-6):

tempus secum ipsa modumque / Exigit...

La reine de Carthage n'ira pas, telle Amata, se pendre à une poutre de sa chambre. Ce n'est pas tant peut-être qu'elle répugne à un genre de mort sordide et qu'elle veuille, selon le mot de Cartault, mourir "en majesté". Mais dans son idée, ce sacrifice aura valeur purificatoire, cela aussi bien à titre privé, pour la laver de sa faute envers Sychée, qu'à titre public, pour permettre à la collectivité de recouvrer la paix avec soi-même et avec ses voisins (Iarbas n'aura plus de prétexte d'intervention): double aspect exprimé par le fait qu'Anna dans ses préparatifs devra procéder "en secret" (secreta, 494), mais que naturellement tout le palais saura, et que les flammes vengeresses sembleront embraser Carthage (v. 670-1; V, 3-4).

Mais pour obtenir la collaboration de sa soeur, il va sans dire que Didon devait user d'un stratagème, et c'est ici qu'intervient la magicienne massylienne. Au vrai, une telle mise en scène était-elle indispensable? la reine ne pouvait-elle pas prétendre tout simplement, comme dans la tradition, qu'elle souhaitait apaiser l'ombre de Sychée, la seule différence étant que dans la tradition il s'agissait de demander au défunt l'autorisation de lui manquer de parole alors qu'il faut ici implorer son pardon? Nous commencerons par remarquer que Virgile s'est moins éloigné de la tradition qu'il ne semble au premier abord, car les apparences des vers 478-9 sont trompeuses. Ayant composé son visage et "rasséréné l'espoir sur son front", spem fronte serenat, 477, Didon "attaque" sa soeur en ces termes (adgressa, 476):

Inueni, germana, uiam, gratare sorori,

Quae mihi reddat eum uel eo me soluat amantem

Connaissant les véritables intentions de l'énonciatrice, le lecteur n'a aucun mérite à percevoir la funèbre équivoque contenue dans des mots comme uiam, reddat, soluat [32]. Mais quand il s'agit de préciser le vrai sens de ces paroles, ses idées s'embrouillent quelque peu, car il s'aperçoit qu'en réalité le verbe reddere résiste à l'ambiguïté étant donné qu'il serait absurde qu'en se suicidant, Didon espère retrouver Enée dans l'au-delà ! Si donc l'on veut que le vers 479 fonctionne en un double sens, il faut qu'au moins dans l'esprit de Didon eum représente Sychée et non pas Enée (cf. d'ailleurs VI, 473-4), tandis que, sous peine de contradiction, eo référerait nécessairement à ce dernier, Didon ne pouvant envisager comme souhaitable d'être délivrée de son amour pour Sychée [33]. A la particule uel, l'exégèse classique impose un sens disjonctif (« qui va me le rendre ou détacher de lui mon amour », J. Perret), ce qui donnerait pour nous: « qui va soit me rendre Sychée, soit (en tout cas) me délivrer de ma maudite passion pour Enée »; il serait impossible alors de déterminer si Didon doute d'obtenir le pardon de Sychée ou si elle exprime son scepticisme sur l'immortalité de l'âme. Mais une telle incertitude serait déjà lui faire trop d'injure et il ne tient qu'au lecteur de la dissiper en restituant à uel sa valeur d'équivalence (= "en d'autres termes"): « J'ai trouvé le remède qui me rendra Sychée en me délivrant de l'autre » [34].

Nous n'apercevons pour notre part aucune raison de penser qu'Anna ait compris cette phrase différemment, ou que son erreur porte sur autre chose que sur la nature du remède en question. Outre en effet qu'elle est bien placée, après ses ultimes tentatives auprès d'Enée (v. 437 s.), pour savoir que les ponts sont définitivement coupés entre sa soeur et lui, il y a au moins deux détails qui font bien voir qu'elle conçoit la cérémonie prétextée par Didon comme une destruction symbolique d'Enée à travers les souvenirs matériels qu'il a laissés en partant. Il s'agit d'une part de la comparaison du vers 502, où le quam morte Sychaei a pour correspondante implicite et naturelle l'idée d'une "mort" d'Enée, d'autre part des termes en lesquels Didon s'adressera à Barcé en 634 s., termes d'où il ressort que le départ de la flotte troyenne n'a absolument rien changé au but et au déroulement de la cérémonie prévue, ni à ses yeux ni à ceux d'Anna. Et abolere, 497 (juste retour du abolere Sychaeum, I, 720) n'est-il pas d'une parfaite clarté, du moment que la destruction des exuuiae exclut que le retour de l'infidèle soit souhaité (cf. Ecl. VIII, 91-3)? Observons enfin qu'un bûcher, monumental qui plus est (ingenti, 505), n'a aucun lieu d'apparaître dans une cérémonie magique [35] - c'est d'ailleurs au titre de prêtresse, sacerdos, 498, non de magicienne, que la Massylienne ordonne sa construction -, et que par conséquent il faut bien qu'Anna lui attribue, tout comme Didon, une fonction purificatrice tout à fait indépendante de la magie. Or, il y aurait une contradiction insoutenable entre la volonté de se purifier et le désir de ramener à soi l'instrument de la souillure.

Nous retombons ainsi sur la question de fond concernant l'utilité de la mise en scène magique, mais après tout, si Didon a estimé qu'une simple crémation d'objets était insuffisante à garantir la purification recherchée, n'est-il pas naturel que, dans sa crainte qu'Anna n'en jugeât de même, elle ait voulu détourner ses soupçons par le seul moyen qui lui permît d'afficher de grandes espérances? En soulignant que la Massylienne est capable de conjurer les enfers et d'évoquer les morts (v. 490-1), elle laisse sa soeur libre d'imaginer que l'ombre de Sychée sera appelée à venir sceller la réconciliation, et elle laisse aussi planer sur Enée toutes les menaces de la magie de destruction (cf. dirumque nefas, 563). La comédie est bien jouée, mais, encore une fois, ce n'est qu'une comédie (praetexere, 500), et l'on s'étonne que de bons critiques aient cru possible de le nier, transformant du même coup la reine de Carthage en une abominable sorcière [36] qui, ayant conclu un pacte avec les puissances infernales pour détruire Enée, et l'empire romain par surcroît, s'immolerait elle-même en guise de victime sur cet autel maléfique. La piété de Didon est pourtant très fortement attestée dans les vers 517-521 par des expressions telles que manibusque piis ou Testatur moritura deos et conscia fati/Sidera [37] (où sont ici les puissances infernales?), comme par cette invocation à Junon, protectrice des unions légitimes (v. 520-1):

tum si quod non aequo foedere amantis

Curae numen habet iustumque memorque precatur.

Le lit de Sychée, son épée, ses vêtements [38] ont été possédés par un étranger "innommable" (nefandi), et c'est pour cela qu'elle pleure (cf. lacrimis ... obortis, dès le v. 30), et c'est pour cela qu'elle meurt. Il faut pour purifier ce glaive, qu'il transperce son corps profané, il faut que ses souvenirs les plus sacrés se présentent aux flammes avec la souffrance de la pollution dont elles doivent les délivrer.

La mise en scène inventée par Didon a parfaitement fonctionné, rassurant Anna et effrayant Enée. La veuve de Sychée obtient sans aucun doute une manière de revanche en contraignant les Troyens à s'enfuir précipitamment, comme des couards et des pillards qu'ils sont. Eloquent à cet égard est le comique du vers 581:

Idem omnis simul ardor habet rapiuntque ruontque

avec sa consécution de cinq dissyllabes pour dépeindre la hâte fébrile et ses deux verbes aussi énergiquement allitérants que vagues en leur signification (cf. les fourmis, 401 s.). Mais la vraie vengeance, celle qui consisterait à faire sentir au perfide étranger ce qu'il en coûte de se moquer d'une reine (v. 591):

et nostris inluserit aduena regnis?

cette vengeance-là lui est interdite par sa propre conscience, parce qu'elle s'estime elle-même trop coupable pour la mériter (v. 596-7):

Infelix Dido, nunc te facta impia tangunt?

Tum decuit cum sceptra dabas.

Tum...cum sceptra dabas, c'est-à-dire en fait "au lieu de lui donner le sceptre" et, en définitive, "au lieu de l'épouser" (cf. seruire marito, 103): pudeur de langage bien dans le caractère de Didon, de Virgile. Mais ce Tum renvoie plus haut même qu'à la période qui avait immédiatement précédé (cf. v. 74-5), il évoque le premier jour de la rencontre, quand la Phénicienne offrait aux Troyens de partager Carthage avec eux (I, 572-3) et qu'elle tendait la main à leur chef dont elle n'ignorait pas la détestable réputation (Non ignara mali, I, 630: en prenant mali au sens de "mal", "méchanceté humaine"). Non, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle connaît ce misérable (Nunc te...? ) - cf. l'inquiétant principibus permixtum ... Achiuis, I, 488 - et elle aurait dû lui infliger sans tarder le traitement qu'il méritait pour ses impiétés (facta impia) [39]. Mais mettre en pièces Ascagne? Cette épouvantable barbarie rencontrera pourtant l'entière compréhension du lecteur si celui-ci se reporte en pensée au banquet d'hospitalité, ainsi qu'y invite l'écho entre 602 (epulandum ponere mensis) et I, 723 (epulis mensaeque). Alors, ce n'est pas un enfant innocent que Didon eût sacrifié, mais une vaine image possédée par la plus scélérate des divinités; et n'est-il pas naturel que le châtiment imaginé soit à la mesure du bienfait accordé? Pour elle, il était déjà trop tard, car le poison était bu et la résistance à l'Amour ne pouvait se faire qu'au prix de la vie (moritura, 604), mais du moins se fût-elle épargné la honte d'avoir cédé à l'hypocrite ennemi.

Tum decuit, iam non decet: aussi réprime-t-elle l'impulsion de son orgueil blessé et se résigne-t-elle à mourir invengée (v. 659):

Moriemur inultae

Ce sacrifice, dit-elle, lui agrée (660):

Sic, sic iuuat ire sub umbras [40]

et si elle l'accepte avec joie, c'est que, autant que celui de sa personne physique, il contribue à sa rédemption spirituelle.

Mais le coupable n'échappera pas pour autant. Avant de mourir, et comme élevée au-dessus de la condition humaine par l'imminence du trépas, Didon lui prophétise un avenir fort différent des glorieux lendemains qu'il se promet (v. 612-620). Et, non contente de cela, elle lègue aux générations futures la mission de lutter sans relâche contre l'odieuse engeance des Enéades: ferro, 601 relève ferro, 626, en réplique à ferro, 580. Hormis Donat [41], on ne voit guère de commentateurs pour refuser d'identifier Hannibal sous le aliquis du vers 625:

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.

Pourtant, cette identification soulève de graves difficultés. D'abord, on a peine à croire que le poète, après avoir consacré tant de soin à construire une grande et belle image d'héroïne, ait eu le coeur de nous laisser sur l'impression dernière d'une goule assoiffée de sang, impatiente de se réincarner dans le personnage du "sinistre Hannibal", comme dit Horace (C. II, 12, 2; III, 6, 36; IV, 4, 42). Si encore cette désolante trahison littéraire profitait d'une quelconque manière à Enée, ses partisans pourraient peut-être s'en réjouir, mais en lui imputant la responsabilité ultime des guerres qui mirent Rome à deux doigts de sa perte, Virgile ne lui rend certes pas service. A cela s'ajoute que les guerres puniques ne devaient s'étendre que sur un siècle, alors que Didon envisage un conflit pour ainsi dire éternel (v. 627):

Nunc, olim, quocumque dabunt se tempore uires

idée réaffirmée deux vers plus bas avec une force particulière par l'hypermètre qui oblige à conférer deux accents à nepotes (v. 629):

pugnent ipsique nepotesque.

Lorsque R. Pichon observe que le mot ipsi peut difficilement désigner une autre génération que celle des contemporains de Didon [42], il ne paraît pas mesurer toute la portée de son observation. En effet, puisque les Carthaginois sont hors de cause pour plusieurs siècles encore, il faut bien rapporter cet ipsi au vers 615:

At bello audacis populi uexatus et armis.

Cela signifie que la reine ne raisonne pas en termes ethniques mais moraux, et que ses vrais héritiers sont à chercher d'abord et avant tout à l'intérieur du Latium, c'est-à-dire, car nul ne nie que la guerre du Latium dans l'Enéide ne représente largement la métaphore des guerres civiles, à l'intérieur de l'empire romain. Non, l'Enéide ne se termine pas avec la mort de Turnus: Turnus à son tour suscitera un vengeur, et ainsi de suite, de sorte que l'épopée recommence toujours "da capo", éternelle et perpétuellement réactualisée. Chaque génération, chaque peuple sans doute, produit ses Enée, ses César(s); et chaque génération, chaque peuple doit relever le défi, produire ses Turnus, ou mieux, ses Virgile et ses Horace. Et quant au "sinistre Hannibal", ce n'est pas Didon qu'il réincarnera, mais bien évidemment Enée, ce prototype de tous les grands fléaux de Dieu.

Didon ne prend qu'ainsi - et l'Enéide - sa véritable dimension, dans le cadre d'une lutte universelle entre les forces du bien et du mal. Pas de paix possible avec la guerre, la tricherie, le sacrilège, ce quatrième livre en a fourni la tragique illustration, et si, dans l'épilogue du poème, Junon en vient toutefois, contrainte et forcée, à signer les clauses d'un traité entre Latins et Troyens (noter l'écho de 624 à XII, 821-2), elle n'y met rien de moins comme condition que la disparition des vainqueurs en tant que race séparée (XII, 828):

Occidit occideritque sinas cum nomine Troia

ce qui revient à se réserver le droit de reprendre les armes à chaque résurgence de "Troie" dans "Rome", la dernière en date étant évidemment, au moment où Virgile écrit, le phénomène césarien (cf. Hor. C. III, 3) [43].

Quant au vers 611:

Accipite haec, meritumque malis aduertite numen

on traduit trop rapidement Accipite haec par "écoutez ceci" (Bellessort), en dépit de la tautologie ainsi produite avec nostras audite preces au vers suivant. Laissons plutôt au verbe accipere sa valeur la plus normale (cf. v. 652) et comprenons que Didon demande à "ses dieux" d'agréer son sacrifice (de sa vie et de sa vengeance) en expiation de ses fautes et, par là, en gage du châtiment qu'elle appelle sur "l'abominable tête", Infandum caput, 613: « O mes dieux, votre numen qui avait failli (premier sens de meritum), tournez-le contre les méchants qui le méritent (deuxième sens de meritum) [44] ». Nulle magie dans tout cela, encore une fois, nulle sorcellerie [45] - le omina, 662 suffirait à le montrer -, mais la pure et simple justice, l'expression des lois éternelles et inviolables de l'Esprit.

Telle est, selon nous, la vraie grandeur de la reine de Carthage, ou plutôt telle est la vraie grandeur de son créateur. Car toute incursion un peu poussée dans la "double écriture" virgilienne, avec les risques que cela comporte, a pour résultat de nous révéler un génie encore plus vaste qu'on ne l'imaginait. Ajoutons que toute enquête approfondie sur Didon conduit nécessairement à une enquête sur Virgile [46] et - qui sait même? - sur la mort de Virgile [47].

NOTES (cliquez sur R pour revenir)

1- Le texte sera, sauf indication contraire, celui établi par J. Perret pour la C.U.F. (Paris, 1977). Les autres éditions et commentaires cités sont G. P. E. Wagner, 1830-3 (réimp. Hildesheim, 1968), P. H. Peerlkamp, 1843, F. Dubner, 1858, J. Conington, édit. revue par H. Nettleship, Hildesheim, 1963 (réimp. de l'éd. de Londres, 1883-4), T. E. Page, 1894, O. Ribbeck, 1894-5, F. Plessis - P. Lejay, 1913, E. Cartault, 1926, J. W. Mackail, 1930, A. S. Pease, 1935, R. Pichon, 1948 (4ème éd.), M. Rat, 1955, R. G. Austin, 1985 (1ère édit. 1964), R. D. Williams, 1982 (1ère éd. 1972). R

2- «Enquête sur la mort de Didon», LEC 66 (1998), p. 245-258. R

3- Comme l'observe l'auteur, cette interprétation, adoptée en particulier par J. Perret, était déjà celle de du Bellay. Quant à l'évocation d'Ajax, tous les commentateurs la soulignent. R

4- Cf. A.-M. Guillemin, L'originalité de Virgile. Etude sur la méthode littéraire antique, Paris, 1931, p. 114. J.-M. Fontanier, p. 255, pense toutefois que c'est faire trop d'honneur à la reine (de même par exemple W. S. Anderson, «Servius and the "comic style" of Aeneid 4», Arethusa 14 (1981), p. 117-8), au chef que «Didon n'est plus maîtresse d'elle-même parce qu'elle a décidé de se laisser aller aux conséquences ultimes de cette douleur» (p. 250). On ne devrait toutefois pas perdre de vue que furentem, 465 (agit ipse furentem / In somnis ferus Aeneas) qualifie Didon telle qu'elle se voit en rêve, un rêve qui la ramène au temps où, sa faute non encore consommée, elle était vraiment furens, 69, biche poursuivie et transpercée par le pastor Enée (agens, 71). C'est alors qu'elle était envoûtée (par la maléfique Vénus), c'est maintenant qu'elle voit clair et qu'elle assume sa faute et son châtiment (Concepit furias). R

5- J.-M. Fontanier met en doute la pleine maîtrise du poète sur son art («volontairement ou non», p. 258). C'est le lieu de citer J. Conington (cf. G. Doig, «Vergil's art and the Greek language», CJ 64 (1968), p. 6): «with Vergil it is far less rash to suppose that he realized any possible meaning for a passage than that he did not.» R

6- S'il n'est que légitime d'essayer d'enrichir notre perception de l'oeuvre grâce aux lumières de la psychanalyse (cf. J.-M. Fontanier, pp. 247 et 248), le danger serait de vouloir recourir à Freud plutôt qu'à Virgile pour expliquer Virgile. R

7- Sur la relation fata / fari, cf. S. Commager, «Fateful words: some conversations in Aeneid 4», Arethusa 14 (1981), p. 101-114. Il se pourrait donc que J.-M. Fontanier ait tort d'écrire, p. 252, que «A. S. Pease a tort d'écrire que jusqu'à l'échec de l'ambassade d'Anna, Didon ne désire pas mourir». Rien en tout cas ne permet de prétendre que son suicide était «déjà projeté, du moins prémédité». R

8- Cf. l'écho de ferro / ... ensemque cruore / Spumantem, 663-5 à ensem / ... ferro, 579 s. et torquent spumas, 583). R

9- S. F. Wiltshire, Public and private in Vergil's Aeneid, Amherst, 1989, p. 114, comparant III, 8-9, rappelle qu'Enée avait bien attendu la belle saison pour quitter Troie. R

10- L'oxymore est expressif, nous l'empruntons à J.-M. Fontanier (p. 246, 251). R

11- Voir le site de Salvatore Conte: www.queendido.org. R

12- C'est le fameux pius du vers 393. Les défenseurs de la piété énéenne se battent ici avec l'énergie du désespoir: voir par exemple R. G. Austin et R. D. Williams. Il est symptomatique de voir comment W. S. Anderson, The art of the Aeneid, Englewood Cliffs, N. J., 1969, p. 114-5 n. 8, recule devant l'impensable: «[pius] might be considered sardonic...but that, I believe, would be an act of "modern" cynical criticism». Selon W. R. Johnson, Darkness visible. A study of Vergil's Aeneid, Berkeley, 1976, p. 168 n. 71, Enée serait même pieux plutôt deux fois qu'une («Pius expresses both his [sc. d'Enée] compassion for Dido and his patriotism»). T. E. Page voyait plus clair, considérant comme "une énigme de la littérature" («one of the puzzles of literature») que Virgile ait pu employer un tel mot tellement à contre-sens. R

13- J.-M. Fontanier, p. 246, présente néanmoins Didon comme « frustrée d'une vengeance directe par la fuite de l'amant ennemi ». R

14- « Well known as the most difficult in Virgil », J. Conington, ad loc. R

15- Défendue par G. P. E. Wagner et P. H. Peerlkamp, la leçon dederis est retenue également par F. Dubner et (au moins en note) par Plessis-Lejay. R

16- Le sens locatif est exclu par la solidité du lien unissant morte à cumulatam, lien concrétisé par le redoublement de la labiale à l'inter-mot. R

17- C'est en substance l'interprétation d'A.-M. Tupet, « Didon magicienne », REL 48 (1970), p. 257. Des détracteurs de la reine avaient même été, d'après D.Servius, jusqu'à lui prêter ici l'intention non de se tuer mais de tuer Enée, en l'attirant dans un piège (J.-M. Fontanier, p. 252, ressuscitant l'hypothèse, pense que les deux ne sont pas incompatibles): idée contredite tant par les vers 600 s. que par toute la teneur de la tirade et sa tonalité même. R

18- Par ses mauvais conseils d'abord (cf. v. 31-53), mais aussi peut-être pour avoir été sa rivale amoureuse: cf. R. Heinze, Virgils epische Technik (3ème éd.), Leipzig, 1915 (réimp. Stuttgart, 1965), p. 135 n. 1, 393 s.; F. Ahl, Metaformations..., Ithaca and London, 1985, p. 309-315. R

19- La première syllabe de Mortem gagne un accent emphatique du fait de l'élision et de la forte ponctuation: « Amor l'ayant repoussée, c'est vers Mors qu'elle se tourne ». R

20- Le caractère hallucinatoire de ces présages se déduit du Hoc uisum nulli, 456 et du Visa, 461. On a l'impression que, pour les sens malades de Didon, la voix du hibou s'est changée en celle de Sychée comme le vin en sang. R

21- Elle s'en trouve encouragée dans sa décision. Mais il n'en découle pas, malgré J.-M. Fontanier, p. 252 n. 36, que celle-ci était antérieure à l'échec de l'ambassade d'Anna. R

22- F. Dubner et M. Rat, à la suite d'O. Ribbeck, font exception; de même T. E. Page et J. W. Mackail. R

23- Ce vers est évidemment à rapprocher de I, 427-9 (cf. F. Dubner: denique theatra nouae urbis memorari ab ipso poeta); mais cf. aussi scaena, I, 164: voir D. Clay, « The archeology of the temple to Juno in Carthage (Aen. 1. 446-93) », CP 83 (1988), p. 196. L'influence de la tragédie sur l'Enéide est souvent soulignée par V. Pöschl, Die Dichkunst Virgils, 1950, et M. C. J. Putnam, The poetry of the Aeneid, Cambridge, Mass., 1965; cf. aussi la monographie due à A. Koenig, Die Aeneis und die grieschische Tragödie, Berlin, 1970; W. S. Maguiness, « L'inspiration tragique de l'Enéide », AC 32 (1963), 477-90; J. Perret, « Optimisme et tragédie dans l'Enéide », REL 45 (1967), p. 342-362; F. Muecke, « Foreshadowing and dramatic irony in the story of Dido », AJP 104 (1983), p. 134-155; M. Bonfanti, Punto di vista e modi della narrazione nell'Aeneide, Pisa, 1985 (bibliographie p. 85 n. 1); F. Cairns, Virgil's Augustan epic, Cambridge, 1989, p. 44, 135, 150 et n. 86; P. Marchetti et V. Marin, « Le chant IV de l'Enéide ou Virgile poète tragique », LEC 59 (1991), p. 247-265; A. Rossi, « Reversal of fortune and change in genre in Aeneid 10 », Vergilius 43 (1997), p. 31-44. R

24- Elle est Penthée, elle est Oreste. Si le poète n'a pas dit Phèdre, cette Phèdre qui se retrouvera tout près d'elle aux enfers (Nec procul hinc, VI, 440), c'est sans doute qu'elles se ressemblent trop, et puis il tenait essentiellement ici à la visualisation des Furies. R

25- J.-M. Fontanier, p. 249-50, fait bien voir la force de ce concepit, dès lors qu'on le prend dans son acception la plus physique (évocation d'une femme fécondée). Ainsi R. O. A. M. Lyne, Words and the poet. Characteristic techniques of style in Vergil's Aeneid, Oxford, 1989, p. 24-28. R

26- Naturellement, le faux Mercure ne se fait pas faute d'orienter irarum dans le mauvais sens (uariosque irarum concitat aestus, 564); et le pire est qu'il trouve des dupes: ainsi, il faut bien le dire, A.-M. Tupet (supra n. 17), p. 249, qui n'a pas de peine à trouver quel est le "crime abominable", dirumque nefas, 563, dont Didon se rendrait, selon elle, coupable. R

27- Crimen, avant d'être le crime proprement dit, c'est d'abord le reproche qu'Anna aurait dû lui adresser et ne lui a pas adressé. R

28- Alors que dans un autre contexte (IX, 225) il est fort bien à sa place. A cela s'ajoute la lourdeur que ce vers conférerait au At non infelix animi Phoenissa en obligeant à sous-entendre lenibat curas et cor oblitum laborum, surtout que curae est repris dès 531. R

29- R. G. Austin, qui comprend bien thalami expertem en ce sens de "veuve", croit toutefois devoir analyser l'expression comme attribut plutôt que comme sujet, aboutissant ainsi, comme beaucoup d'autres, à instaurer la bête en modèle d'abstinence sexuelle: «You would not let me live my life in widowhood, innocently, like a woodland creature». De même R. D. Williams, mais l'erreur remonte à Servius. R

30- Ainsi J. Perret, ad loc.: « Anna n'est peut-être pas très psychologue: il est pourtant évident qu'une rupture volontaire est plus désobligeante qu'un décès ». R

31- Elle n'est pourtant, plaide J.-M. Fontanier, "infidèle qu'à un mort", et n'a commis qu'un "pseudo-adultère" (p. 255). Mais pour elle Sychée n'est pas mort, et avons-nous le droit de faire la leçon à la reine sous prétexte que notre conscience est plus laxiste ou moins délicate que la sienne? S'il s'agit de porter sur elle un jugement, ne devrions-nous pas nous adresser d'abord à Virgile, avant de lui imposer des valeurs qui ne sont pas nécessairement les siennes, ou même se situent à leurs antipodes (cf. supra n. 6)? R

32- Cf. K. Quinn, Virgil's Aeneid: A critical description, London, 1968, p. 334 n. 1: « The ambiguity is achieved by reddat and soluat, each of which is to be taken in two ways...Two pun ambiguities therefore and one syntactical ambiguity in this line ». R

33- Notre interprétation permet de rendre compte de l'extrême bizarrerie de ce vers avec son double emploi de l'incolore is soigneusement évité ailleurs par Virgile (seulement quatre autres occurrences dans l'Enéide). Comparer le hoc ... hoc de l'Epigramme XXXV d'Ausone, citée par P. Marchetti et V. Marin (supra n. 23), p. 265 (Infelix Dido, nulli bene nupta marito / Hoc pereunte, fugis; hoc fugiente, peris). R

34- J.-M. Fontanier, p. 253 n. 41, dégage parfaitement bien cette valeur de uel, mais veut imposer à reddere un sens peu plausible: Didon voudrait se réapproprier Enée pour le "tourmenter cruellement". R

35- A.-M. Tupet (supra n. 17), p. 231. R

36- A.-M. Tupet, p. 255, écrit par exemple que, pour empêcher son héroïne «d'apparaître comme une abominable sorcière», Virgile a pris soin de «nuancer sa psychologie et atténuer sa responsabilité à la mesure du crime dont il la chargeait». Mais quelle sorte de nuances ou de retouches pourrait effacer le fait brut que cette femme serait «possédée par le démon du mal» (235), qu'elle commettrait un "sacrilège" (ibid.), bref, qu'elle serait le "négatif" d'Enée (255)? S. Eitrem, «Das Ende Didos in Vergils Aeneis», in Festskrift til Halvdan Koht, Oslo, 1933 (p. 29-41), avait déjà démontré que la magie didonienne n'avait aucune chance de fonctionner et n'était pas faite pour cela. R

37- D.Servius se demande si conscia se rapporte à Didon ou aux astres. Cette ambiguïté syntaxique traduit assez bien, nous semble-t-il, l'ambiguïté de la responsabilité de Didon: merita, 547 - merita nec morte, 696. R

38- Inséparables de l'épée (cf. 495-6, 507), les exuuiae doivent donc comme celle-ci être considérées comme ayant primitivement appartenu à Sychée (Dardanium, 647 n'en est que plus poignant; cf. aussi Iliacas, 648): d'ailleurs, si Impius, 496 désignait la même personne que uiri (arma uiri thalamo quae fixa reliquit / Impius), ce dernier mot ferait à peu près figure de cheville. J. Ferguson, «Fire and wound: The imagery of Aeneid IV, 1 ff.», PVS 10 (1970-1), p. 60 parle, sans doute trop timidement, de "moving ambiguity" à propos de uiri, thalamo et, au vers suivant, lectum iugalem. Quant à l'effigies du v. 508, pourquoi ne serait-ce pas un portrait de Sychée? R

39- C'est quelque peu à la légère que l'on rapporte ordinairement impia facta à la trahison de l'amant, étant donné que quand elle "lui offrait le sceptre" il ne pouvait pas encore l'avoir trahie. R. G. Austin et R. D. Williams dénoncent bien cette absurdité, mais veulent y remédier par une absurdité non moins grande en référant facta impia à l'impiété... de Didon (de même e.g. P. Grimal, «Les amours de Didon ou les limites de la liberté», in The two worlds of the poet: New perspectives on Vergil, Detroit, 1992, p. 59 et n. 26; contra R. Monti, «The Dido episode in the Aeneid», Leiden, 1981, p. 62-68; S. Farron, «Pius Aeneas in Aeneid 4. 393-6», SLLRH VI, 1992, p. 271). Le commentaire servien réfère logiquement cum sceptra à IV, 214 (dominum Aenean in regna recepit) et même, d'une manière peut-être plus contestable, à I, 572 (Voltis et his mecum pariter considere regnis). Mais les vers 597-9 (En dextra fidesque, / Quem secum patrios aiunt portare penatis...) ne sont-ils pas là pour expliciter le sens de impia facta ? Tout est dans le aiunt: la piété d'Enée n'est qu'hypocrisie, que vent. R

40- L'erreur interprétative commise par A.-M. Tupet éclate ici tragiquement: «De même que j'ai prononcé les paroles de malédiction, ayant conclu un pacte avec les puissances infernales, dans ces conditions, il me plaît d'aller chez les ombres» (p. 252-4). R

41- Il est vrai que Donat est ici guidé par une mauvaise foi typique, refusant de reconnaître Hannibal sous aliquis, 625 sous prétexte que l'on n'a jamais vu un homme naître d'un tas d'ossements. Didon est donc folle: rem locuta est impossibilem, utpote quae non esset suae mentis suique consilii... R

42- Cf. aussi F. Dubner: "Ipsi", Aeneas cum sociis; "nepotes", omnis posteritas eius. Quae postrema uerba referenda sunt ad perpetua bella Romanorum. R

43- Après Servius (ad 629: potest et ad ciuile bellum referri), R. G. Austin admet que le lecteur romain devait songer en lisant 628-9 à «that other struggle, the Civil War». De toute façon, comme l'observe H. H. Bacon, «The Aeneid as a drama of election», TAPhA 116 (1986), p. 320: «Rome must be founded in each generation». R

44- J. Perret propose encore ce 3e sens: «tournez vers moi une compassion que mes malheurs ont bien méritée». Malis est non moins à facettes que meritum: "mes malheurs", "mes fautes", "les méchants" (cf. supra pour l'ambiguïté de mali, I, 630). R

45- Et pas davantage, sans doute, d'intention "kamikaze", pace J.-M. Fontanier, p. 257. R

46- Cela dans la mesure où dans ce quatrième livre plus que dans d'autres se manifeste ce que E. Cartault, p. 338, appelle la "faute" de Virgile (de même, p. 689, à propos de Turnus dans le livre IX), celle d'accorder le beau rôle à un adversaire d'Enée aux dépens de celui-ci. Faute littéraire, bien sûr, aux yeux du savant français; faute politique aussi, à nos yeux, dans la mesure où Auguste se profile toujours sous Enée. J.-M. Fontanier observe lui-même très bien (p. 258) qu'Enée «paraît si souvent déroger au statut épique qui lui est en principe attribué». Mais pourquoi "paraît", puisque justement les apparences vont plutôt dans l'autre sens? R

47- Cf. J.-Y. Maleuvre, La mort de Virgile d'après Horace et Ovide, 2e éd., Paris, 1999. R

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